Mardi en fin de matinée, mon bureau dans une tour des nouveaux quartiers de Madrid. J’ai beau demander du travail à faire, les gens ici sont trop occupés pour m’en donner, alors autant penser à vous et commencer le récit d’un autre aspect de ma nouvelle vie.
Le premier pas dans le côté obscur date du jour où j’ai été proposer à la directrice du lycée de faire des remplacements dans n’importe quelle matière, en pensant surout au français ou à la physique et plutôt pour du court terme. Elle m’a proposé tout le contraire, le remplacement d’un congé maternité pour enseigner en première et terminale l’économie, la communication, le droit et le management. Je n’avais jamais étudié les trois dernières matières, et me voir prof de management (que l’on pourrait traduire par “direction d’entreprise”) m’amusait assez, et ceux qui me connaissent un peu peuvent comprendre pourquoi. Je raconterai cette expérience que j’ai vraiment appréciée dans un autre mail-co, mais il me semblait important de poser ce premier jalon de cette transformation...
L’étape suivante a eu lieu suite au départ de Valérie, c’était au mois de janvier, je me suis dit que là, je ne pouvais vraiment pas échapper à une remise à jour de ma garde-robe. Le problème était simple : je n’avais encore jamais de ma vie acheté seul une chemise, mon pull préféré avait fêté son septième anniversaire, et vous imaginez le reste. Le temps était venu de prendre les choses en main. Or justement, le chemin que je parcourais TOUS LES JOURS à pied pour aller à la station de bus est une des rues commerçantes de la ville, jalonné de boutiques, il était temps d’ouvrir les yeux et de remarquer qu’elles vendaient des vêtements... Je me demande comment j’avais pu y passer devant des dizaines de fois sans jamais le remarquer. En plus, c’était la période des soldes, ça tombait bien.
J’ai d’abord pris une demi-heure pour recenser le nombre de boutiques pouvant m’intéresser et découvrir ce qu’elles proposaient. J’ai eu l’impression de faire une grande découverte en comprenant que la plupart des boutiques de vêtements sont en fait spécialisées : soit pour homme, soit pour femme, rarement les deux à la fois. Heuresement la plupart proposent des vêtements pour femme, ce qui réduit le choix à quatre boutiques à peine, soulagement. Avant ce constat, j’ai dû mettre au point une méthode efficace pour distinguer les boutiques pour femmes des boutiques mixtes, parce que c’est vrai que des fois, en voyant les vêtements, ce n’est pas clair. Comment auriez-vous fait ? La solution est simple : dans une boutique pour femmes, il n’y a que des femmes qui regardent les vêtements, alors que dans une pour hommes il y a au moins quelques hommes. Il fallait y penser, j’étais fier de moi.
C’est pourtant suite à cette découverte réconfortante que commençait la partie difficile : choisir. Je n’avais aucune idée de comment on reconnaissait un vêtement correct, et le seul genre dans lequel je me serais bien vu c’était justement ce que j’avais déjà : le vieux et délavé. Or justement, il fallait que je change. Alors devais-je choisir un pull à grosses rayures horizontales ? Ou une chemise orange vif ? Était-ce indispensable de commencer à repasser mes chemises ? Malgré la rapidité de mes progrès et l’amplitude de mes découvertes, j’ai dû me rendre à l’évidence : il y avait encore du chemin à faire, et j’aurais probablement besoin d’aide.
Une amie parisienne m’écrit : “Je te vois assez dans l’ambiance : authentique, naturel, pas prise de tête, mais pas trop crade non plus”. Je suis assez d’accord, mais comment reconnaît-on une chemise naturelle, un pull authentique, une chaussette pas prise de tête ? Elle me donne quelques idées sur les trucs à éviter et les couleurs, mais entre la description théorique et la reconnaissance pratique quand vous êtes dans une boutique il y a de gros écarts. J’ai heureusement trouvé ici une amie artiste allemande qui avait justement des études dans le domaine, et qui avait habillé des gens pour des programmes de télé. Elle m’a promis de valider chacun de mes achats, sachant qu’apparemment les magasins acceptent de reprendre tout ce dont on ne veut pas pendant un mois en remboursant, c’est rassurant. Enfin, j’ai décidé d’y aller pas à pas, de redonner un coup d’oeil tous les jours (après tout, j’y passais devant à chaque fois) et de commencer avec prudence : uniquement des couleurs unies.
Malgré cela, avec du recul, la scène me parait assez comique : je me vois encore dans une cabine d’essayage, pendant un quart d’heure à me demander si cette chemise blanche me va ou pas. En effet, à part la couleur il y avait la taille, et je ne savais pas si une chemise qui tire sur les épaules à chaque fois qu’on bouge un bras, avec le risque de tout déchirer en cas de mouvement brusque, doit être considérée comme un chemise "un peu moulante" et éventuellement élégante. Ajoutez à cela que quand je me regarde dans un miroir, je n’ai pas de sentiment fort d’identification avec celui que je vois : en gros je me demande sans cesse si “je suis vraiment le type dans le miroir”, et j’essaie en vain de déceler dans son regard une réponse un peu affirmative. Ceci complique considérablement le problème, qui devient “est-ce que la chemise blanche trop serrée va bien au type que j’ai en face de moi ?” ...
Bref, c’était pas gagné. Je vous passe toutes les hésitations, les nombreuses visites au même endroit, la restitution des chemises blanches trop petites, enfin la validation de la plupart de mes achats par l’amie allemande. J’étais quand même fier de moi, j’avais réussi à acheter quatre chemises blanches unies (même pas toutes pareilles) et une marron, un pantalon noir uni, un pull col roulé gris uni et un noir uni (le même modèle), un sweat tout bleu avec capuche, un manteau noir, une ceinture et trois t-shirts unis, à chaque fois. Avec cela j’avais clos le dossier habillement pendant un bout, et en plus j’avais appris plein de choses super utiles dans la vie, comme le fait qu’une chemise avec pochette est plus formelle, idéale pour aller au travail, alors qu’une chemise sans poche fait plus détendu, si on sort le soir.
Je raconte tout cela parce que je trouve très drôle de découvrir naïvement et si tard (enfin, à 28 ans) ce que n’importe quelle gamine de 13 ans sait probablement déjà. Avez-vous vécu quelque chose du genre ?
Bon, j’ai quand même fini par faire assez vite le tour de la question, en me disant qu’après tout, il y a suffisamment de gens qui réfléchissent à cela pour que tout ce qui se vend dans les boutiques soit correct, si bien que dans le fond le consommateur final n’a pas besoin de se prendre la tête et de chercher beaucoup. Chapitre clos. J’en viens finalement donc au sujet véritable de ce mail : COMMENT SUIS-JE DEVENU BANQUIER ? En espérant que cette longue introduction n’en ait pas trop découragé.
Et bien, je me le suis demandé souvent au début de la semaine dernière. Il y a deux mois, je devais voir approcher le terme de mon remplacement au lycée, et je cherchais un prétexte pour rester sur Madrid et profiter encore un peu de tout ce que la ville offre et de mes nouveaux amis, c’était un peu tôt pour faire mes valises. J’aurais bien aimé profiter de l’occasion pour travailler dans un bar, mais en ce moment ça m’embêtait un peu de travailler en soirée, le moment où je suis en général le plus pris, et renoncer aux possibles alternatives. Un soir, dans une soirée Intercambio dans un pub irlandais, je discute avec quatre françaises qui bossent chez IBM. Elles expliquent que le travail n’y est pas très intéressant, mais qu’ils cherchent des gens et embauchent n’importe qui. Tiens. Je suis justement dans une phase où j’ai envie de tenter tout ce que je n’aurais jamais testé en temps normal. Je suis sûr à 100% que je ne suis pas fait pour travailler dans le privé, mais pour deux mois je suis prêt à tenter le coup, histoire d’avoir plus d’arguments pour justifier mon intuition, de savoir à quoi ressemble la vie que mèneront mes futurs élèves (qui en majorité bosseront dans le privé), de savoir à quoi ressemble la vie de la plupart des gens, et surtout d’avoir des histoires à raconter dans mes mails collectifs, genre “F. Découvre l’entreprise”. Vaste programme.
Bien sûr, ce n’est pas pour autant que j’avais commencé à me renseigner sur cet éventuel travail ou à chercher, mais ça ne m’empêchait pas de raconter mon projet à tout le monde : “je suis prêt à accepter n’importe quoi, même ennuyeux”. Or un amis français qui a un très haut poste ici dans une banque spécialisée dans le crédit immobilier se prend au jeu :
- Tu es prêt à mettre une cravate ?
- Ehm…, Ce serait difficile, mais ça doit être faisable. Au point où j’en suis...
- Tu cherches quelque chose en particulier ?
- Non, n’importe quoi, même ennuyeux, de toute façon je ne me fais pas d’illusions.
- Et tu veux quoi comme conditions ?
- Bah, quitte à travailler toute la journée du matin jusqu’au soir, autant ne pas perdre d’argent. Je n’ai aucune idée du marché espagnol (je sais juste que les salaires sont bien plus bas qu’en France), mais tu penses que c’est faisable d’avoir mon loyer (800 euros) plus 400 euros ?
C’est ainsi qu’il m’a proposé un contrat de deux mois, renouvelable si je veux. Même s’il y a très peu de chances que je prolonge mon séjour car mon voyage au Mexique m’attend toujours. Il m’explique gentiment ce qu’il me propose :
Début des explications un peu théoriques
En France, la plupart des crédits immobiliers sont à taux fixe, le client sait ce qu’il va payer tout au long de sa vie. Dans d’autres pays comme l’Espagne, ce n’est pas le cas : le taux d’intérêt est fixé par le marché. On ne sait pas combien on va payer au final, mais si les taux baisse, on paie moins cher. Pour les banques c’est simple, elles empruntent de l’argent en gros selon le taux du marché, qui s’appelle Euribor, et prête au client au même taux, en y rajoutant une marge, par exemple de 1%. Pas de risque, tout est simple.
Le problème, c’est qu’à cause de la concurrence, certaines banques ont commencé à baisser les prix, si bien que d’autres ne pouvaient plus suivre. Elles ont donc eu une idée de pur marketing : inventer un nouvel indice, l’IRPH qui correspond à la moyenne des taux des crédits pratiqués par les autres banques. Comme les banques achètent à Euribor, elles vendront plus cher, si bien que l’IRPH reste toujours supérieur à Euribor. La banque peut donc demander une marge plus faible, par exemple de IRPH+0,5%, qui est apparemment plus attractive pour le client que Euribor+1%, parce que ce dernier ne regarde que le chiffre de la marge.
En résumé : pour le client ça ne change pas grand chose, il paie un produit légèrement différent avec un taux qui peut-être plus bas ou plus haut, mais il a l’impression qu’il paie moins, donc on considère que c’est bien. Par contre, pour les banques, cette bricole les oblige à revoir tous leurs modèles de calcul, et crée un nouveau risque : elles empruntent à un indice (l’Euribor) et prêtent à un autre (l’IRPH), et donc si le premier monte alors que le deuxième descend, elles perdent de l’argent. Ce risque nouveau est créé de toute pièce et n’a aucune utilité réelle puisque personne ne profite du fait que les banques le prennent en charge. Mais tout ceci est dans la logique de l’économie de marché, ça ne choque personne. Il ne s’agit donc que d’un jeu entre banques, qui dans l’ensemble vont toutes engager des frais. Les plus habiles vont gagner un peu d’argent au frais des autres, jusqu’au jour où celles-ci en auront marre de perdre, elles inventeront un nouveau produit ou indice, et tous les compteurs seront remis à zéro, les mathématiciens refont leurs calculs, etc...
Fin des explications techniques...
Lors de mon premier jour de boulot, une camarade m’explique que dans la banque certains secteurs sont considérés plus nobles que d’autres. J’imaginais que l’immobilier était noble parce qu’on aide les gens qui en ont besoin à s’acheter une maison... En fait c’est le contraire, c’est les marges qui déterminent la noblesse, donc la finance est en haut et l’immobilier en bas. Pourtant, c’est justement pour cette raison que j’avais décidé d’accepter : je n’avais pas l’impression de contribuer à un système moralement douteux (contrairement à la finance), je ne participais pas à une arnaque du consommateur pour qui ça ne change rien, et en plus l’avantage des produits financiers, c’est qu’ils ne polluent pas. Participer à un jeu entre banques, une partie de poker, rien de plus, cela n’allait pas contre ma morale. J’ai dit oui, ... et j’ai acheté chez Zara une cravate bleue de fin de soldes à 4 euros.
Bon, la panoplie était complète, j’avais récupéré la veste bleue achetée quand j’étais en classe de seconde pour sortir au théâtre, et que j’avais dû porter quatre fois dans ma vie. Il n’y avait que le problème du nœud de cravate, que naturellement je ne savais pas faire, et n’avais pas envie d’apprendre à faire (ça doit être facile, mais en tant que “rebelle” je ne peux pas apprendre ces choses là). J’ai donc dû faire appel à un ami qui met des cravates tous les jours… mais qui les garde toutes nouées parce que lui non plus ne sait pas faire le nœud. La première fois, lors de l’entretien d’embauche, il avait été obligé d’arrêter quelqu’un dans le métro pour lui faire. Bref, c’est avec une cravate empruntée déjà nouée que je me suis présenté à mon premier jour de boulot. Ce qui tombait bien car ma belle cravate achetée était partiellement décousue : la première fois que je l’avais montrée à quelqu’un, il m’avait demandé si je savais faire des tours de magie avec, si bien que je l’ai fait passer la cravate au travers de mon cou avec les tristes conséquences que j’ai déjà annoncées. Acte manqué.
Bon c’est ainsi accoutré que je me suis rendu un lundi matin à la tour de bureaux aux portes de Madrid, la tête un peu lourde de fatigue à cause du week-end et des horaires de mon ancienne vie. Et c’est à ce moment mémorable de passage dans une nouvelle ère que je vais arrêter mon récit, afin de vous laisser l’envie de lire la suite de mes aventures. J’espère que vous allez bien entretemps, et vous renouvelle tous mes voeux de bonheur.
F.