"Chacun suit son chemin, qui n’est pareil à aucun autre, et personne n’aboutit au même lieu"


dimanche 7 novembre 2004, par Francesco Colonna Romano

Samedi soir, me revoilà, de retour à Tegus, de nouveau propre mais encore fatigué, j’espère que vous avez eu une bonne semaine, et que vous êtes prêts pour le long récit de notre semaine au Nicaragua pour les vacances de la Toussaint.

Départ samedi dernier au matin, on attend une heure et demie le premier bus, ce qui nous permet de rencontrer un hondurien qui travaille dans les livres pour enfants, possède un restaurant, et se déclare aussi poète. C’est curieux, c’est le troisième poète que je rencontre ici, les gens disent ça banalement, comme si c’était une activité comme une autre, alors que je n’ai jamais rencontré de poètes en France, est-ce parce que chez nous on a passé l’âge ? Après ce bus un autre minibus pour la frontière, où l’on rencontre un américain installé ici de longue date qui part renouveler son visa au Nica, avec qui on discute dans le deuxième minibus qui nous emmène à Ocotal, première ville après la frontière, où l’on chope le dernier bus express pour Managua (la capitale), où nous prenons un taxi avec un gars qui nous raconte de la guerre civile qui a saigné le pays il n’y a pas bien longtemps de cela, soit dit au passage une des plus pages mémorables de l’histoire américaine, avant de nous déposer à l’arrêt des minibus pour Granada, où nous parvenons enfin le soir. Ouf, ces départs en vacances…

Notre hotel avec piscine ayant fermé depuis la dernière fois, nous nous replions sur l’auberge à routards conseillée en premier par Lonely Planet, qui impose un forfait chambre - petit dej’ - 30min d’internet gratuites. Il y a un bar sur la devanture avec des tables sur la rue, une table avec curieusement un exemplaire de chaque plat proposé emballé en démonstration, puis une salle d’ordinateurs suivie de plusieurs cours intérieures verdoyantes donnant sur les chambres, beaucoup de chambres, tous les murs et les meubles sont peints de couleurs très vives (les couleurs rastas sont bien représentées) et de fresques géométriques ou représentant des animaux et des hommes, les voyageurs eux-mêmes ont rajouté des dessins et écrit à même le mur des pensées philosophiques sur la vie, genre il ne faut pas trop s’en faire pour les choses qui ne dépendent pas de nous, tout s’écoule et rien ne dure, ou encore toi qui passe aie une pensée pour les autres qui sont tous gentils. L’ambiance est coole-décontractée. On voit là un grand nombre de voyageurs attablés devant une bière, regardant un film en anglais ou discutant dans une cour sur fond musical, certains tissent des bracelets brésiliens, un bonne partie d’entre eux porte des dreds locks, la plupart sont anglosaxons (canadiens, australiens, anglais, rarement des américains), israéliens, nordiques ou allemands.

Bref, ceux qui ont fréquenté ce genre d’endroit ont reconnu une description fidèle des auberges de voyageurs sac-à-dos telles qu’ont peut en trouver dans le monde entier, les couleurs peuvent changer d’un continent à l’autre, mais le fond reste le même, il ne manque à celle-ci que de proposer les célèbres banana-pancakes au petit déjeuner. Ce genre de cadre tout à fait agréable et convivial (ne cherchez pas d’ironie dans mes propos, ni dans ceux qui suivent) permet en fait aux voyageurs de se retrouver paisiblement entre eux, de retrouver leur mode de vie un peu occidental en version relax, de manger autre chose que du poulet frit avec tortillas, riz et haricots (ou un thalis, en Inde), de s’échanger des bons plans et surtout de pouvoir parler leur langue, ou du moins l’anglais. De nombreux voyageurs, surtout les non-latins qui ont la malchance de ne pouvoir maîtriser l’espagnol, restent dans ce genre d’hotels plusieurs semaines voire plusieurs mois, avec souvent le prétexte d’un cours d’espagnol, qu’ils ne parleront pas de sitôt car ils restent essentiellement entre eux.

Voilà donc une description pas très idyllique de la communauté des voyageurs. S’il est vrai que les histoires individuelles sont toutes intéressantes, quand on les aperçoit collectivement il ne reste finalement qu’un profil majoritaire : passé plus ou moins étudiant, quelques mois de voyages sac au dos pour faire un peu de vie coole et se changer les idées, puis on revient dans les rangs, on commence à travailler, et bye-bye la vie de routard. Mais en attendant, on profite des bières pas chères et du temps libre en essayant de grappiller quelques souvenirs à raconter aux petits enfants au coin du feu, dans une cinquantaine d’années, au même titre que le jour du bac ou le service militaire. Un peu triste finalement, et c’est pour cette raison qu’on finit par fuire la communauté des voyageurs au bout de deux-trois jours maxi, après tout, si on voyage, c’est pour rencontrer les gens du coin, non ? Ceci dit, attention, on rencontre parfois aussi des gens passionnants parmi les voyageurs, et ceux qui ont le courage de partir sont parfois plus dégourdis et ouverts que la moyenne de leurs compatriotes. Et puis, de temps en temps, ça ne fait pas de mal un peu d’atmosphère relax pendant un ou deux jours.


C’est la fin de cette longue parenthèse sur les voyageurs, revenons à Granada, ancienne capitale du pays, anciennement une des villes les plus riches du nouveau monde convoitée par la crème des pirates et boucaniers qui l’ont maintes fois pillées, avant de tomber dans une sorte d’anonymat au 20ème siècle. Très belle ville coloniale avec ses églises meringuées bleu et blanc, ou jaune et blanc, ses batiments joliments décorés, son marché agréable dans une série de cours intérieures, ses rues paisibles où les gens bavardent sur le pas de leur porte, on aperçoit les intérieur des maisons, certaines décorées avec un nombre tel de bondieuseries, icones et même statues sur des étagères, qu’on les prendrait pour des chapelles. Puis le parc central aux bancs sous les arbres, avec ses enfants qui mendient ou vendent des noix de cajou. Curieusement aussi une plaque sur la maison qu’à habitée Garibaldi venu aider les rebelles du nouveau monde après avoir libéré une partie de l’Italie. Et enfin la jetée le long du lac, avec un hotel à large terrasse qui sert de boîte de nuit. Assis sur la jetée au coucher de soleil, nous regardons pas loin une vendeuse de bananes frites, l’hotel-boîte diffuse à tout volume ses chansons romantico-populaires, mais il paraît vide. J’ai l’impression de me trouver dans une station balnéaire des années ’20 à la fin de l’été, quand les touristes sont repartis mais que l’on fait semblant de ne pas s’en être rendus compte. Un atmosphère un peu rétro et nostalgique de fin de vacances, il ne manquerait plus que Eddy Mitchell chantant "la dernière séance" pour compléter le tableau.

J’en ai parlé avec Valérie et c’est là que je me suis rendu compte une fois de plus que personne ne fait les mêmes voyages, que personne ne voit la même chose, même en étant là, au même moment. Pour elle, on sentait nettement les contrastes, la pauvreté, une violence refoulée mais qui pourrait ressortir un jour. Possible. Vous trouveriez peut-être autre chose encore. Soyez donc prévenus, ce que je raconte dans mes mails pourrait ne rien dire de particulier sur le monde mais bien plus sur ce qu’il y a dans ma tête en ce moment.

Quelque chose peut-être, mais au fond quelle importance ? J’ai abandonné depuis un peu toute prétention d’objectivité, et je trouve touchante cette idée d’amis si proches qui vivent chacun dans leur monde et cherchent à communiquer, un monde qui n’existe pas ailleurs que dans leur regard…

Il est dimanche soir finalement, demain les cours reprennent, j’ai envie d’arrêter là ce mail-co, vous aurez la suite bientôt. Entretemps, je vous laisse juste l’exergue de Barjavel pour Les chemins de Katmandou. qui redit cela avec beaucoup de douceur :

Ceux qui se rendront à Katmandou ne reconnaîtront pas ce qui est écrit dans ce livre.
Ceux qui suivront les chemins qui y mènent ne reconnaîtront pas les chemins de ce livre.
Chacun suit son chemin, qui n’est pareil à aucun autre, et personne n’aboutit au même lieu, dans la vie ni dans la mort.
Ce livre ne cherche pas à donner une idée de la réalité, mais à s’approcher de la vérité.
Celle de Jane, et celle d’Olivier, dont il raconte l’histoire.

Voilà, bonne nuit, et à bientôt

F.

Article précédent : Qui est Gladys, les vitamines pour muscler le cerveau et une soirée dans la montagne

Article suivant : 16000 bananes, 100.000 canards, 10.000.000 moustiques verts et 1 bus

Ce site est tenu par : Francesco Colonna Romano
Pour m’écrire : francesco ’arobas’ alamemeetoile.net