Bangkok, 8 ans après

Thaïlande : Bangkok


mardi 7 juillet 2009, par Francesco Colonna Romano

Paris, jeudi soir, 3h30. Mon ami Pierre revenu de Thaïlande dort sur mon hamac, je boucle enfin mon sac à dos, derniers mails urgents, sauvegardes des fichiers importants avant départ, tout est prêt. Le matin je renonce encore à un t-shirt, un slip et une paire de chaussettes pour alléger mon sac, et c’est parti. L’aéroport est bondé, des files de centaines de personnes attendent l’embarquement aux divers guichets. Quand mon tour arrive, on me refuse au check-in… surbooking … on m’offre un verre de boisson à l’orange en consolation à boire en moins de dix minutes et on me fait patienter. Finalement il reste une place, mon sac pèse moins de dix kilos, mon passeport est en règle, mon billet aussi tout va bien.

… 4 ans depuis mon dernier grand voyage …

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2. Bahrein - Aéroport - Nains pecheurs de billets

Dans l’avion, je dors pendant tout le vol. Réveil dans une sorte de village du père Noël aux couleurs flashy où des nains de jardin automates déguisés en pêcheurs ramassent des filets pleins de billets de banque. Sur le sol des pubs colorées promettant de gagner 100 000 dollars, des boutiques et supermarchés partout proposant des souvenirs kitchs mais chers, des voiles noirs pour femmes incrustés d’or, des cacahouètes et autres noix de cajou, des hamburgers, du poulet frit... Bienvenue dans la zone duty free de l’aéroport de Bahreïn.

Encore une parenthèse de quelques heures de sommeil hors du temps. Il est 3h du matin en France, nous atterrissons enfin dans le nouvel aéroport de Bangkok où il fait plein jour. Un douanier souriant tamponne mon passeport, je retire de l’argent, rencontre deux voyageurs pour faire la route, monte sur un bus express qui nous dépose une heure après à Khaosan road, le quartier de voyageurs.

Souvenirs… … … Je suis passé par là il y a 8 ans déjà, c’était mon premier grand voyage... J’avais tout oublié des images de Bangkok, de ses immeubles en béton mal vieilli où s’infiltre la végétation tropicale intense. Toute la journée je retrouverai de ci de là des anciens points de repères, des impressions de déjà-vu, des airs de chez soi dans cette ville fondamentalement étrangère.

Nous marchons jusqu’au quartier de Thewet pour chercher une guest-house. Le long de la route, des centaines de petits étalages proposant beignets, fruits tropicaux (bananes, pastèques, ananas, papayes, mangoustans, ramboutans, fruits du dragon, durians, jack fruits, variantes de lychees), milkshakes, brochettes de poulet, poissons frits, des petits gâteaux un peu gluants à base de noix de coco, du riz bien sûr, assaisonné de viande et de petits légumes, des œufs, des nouilles chinoises cuites en direct dans des petits woks, ainsi que bien des choses difficiles à décrire. Puis des petits restaurants, des centres de massage, des temples, des bâtiments qui pourraient être aussi bien des écoles que des salles de fêtes, des banians (arbres sacrés) couverts de rubans colorés et d’offrandes diverses. D’emblée, les rues d’Asie se présentent comme une multitude de petits détails fourmillants que l’on ne pourrait restituer que par d’interminables énumérations à la Pérec.

Thewet, si près de Khaosan, est un quartier paisible avec juste ce qu’il faut de guest-houses confortables et propres, toutes en bois, où l’on se déchausse avant d’entrer, quelques bars à l’occidentale tropicalisés dont raffole le voyageur, mais aussi les petites échoppes de rue et un joli marché le long d’un canal avec ses étalages de viandes diverses, de crevettes séchées, de piments, de légumes entre l’algue et l’épinard, de minuscules aubergines blanchâtres, de petits concombres, maïs, courgettes miniatures, et de papayes vertes (ici ils semblent préférer les légumes petits et pas mûrs en général), sans oublier les poissons vivants, les poissons-chats, les anguilles qui frémissent comme des serpents, les petits poissons genre têtards qui parviennent parfois à s’échapper de leur bassine et se débattent sur l’allée en béton, et puis des crapauds jaunes assez gras dans des filets à même le sol. Au milieu de tout cela, les marchands s’affairent à trier leurs légumes en pyramides régulières, à laver le sol devant leur étalage, à dépecer le poissons qu’ils étendent au soleil avant de les frire ou les rôtir sur des braises une fois enduits de sauces parfumées, à découper fruits et légumes, à préparer des petits plats aussi minuscules que complexes. Comme si une règle tacite stipulait qu’aucun aliment ne doit être consommé pur, sans ces transformations élaborées aux fils des siècles. Tout cela est aussi parfaitement propre qu’organisé.

Sur l’embarcadère encore des petits étalages vendent des gros sacs de pain de mie rassis, celui patiemment émietté par la vendeuse est un peu plus cher. Quelques mères avec leurs enfants, ou alors des couples thaïs en achètent pour le lancer par poignées entières aux centaines de poissons-chats énormes qui se battent pour les récupérer, au point d’être parfois soulevés.

Le bateau bus est la clef pour une visite paisible de la ville, qui seul évite au voyageur de passage les bus aux itinéraires tortueux dans des rues qui se ressemblent toutes et dont le nom ne figure pas sur son plan, les tuc-tucs dont il faux négocier âprement les tarifs, les taxis qui ne connaissent pas le chemin de là où vous allez, et les légendaires bouchons de Bangkok qui font d’une petite traversée un voyage de plusieurs heures. (Si vous passez un jour par ici, ceci constitue mon seul conseil : essayez de ne circuler qu’en bateau et à pieds, et tout semblera facile.)

Deux heures et demie après l’atterrissage, mon sac repose dans une petite chambre de Thewet, j’ai eu le temps de prendre une douche rafraichissante, et je suis sur un de ces bateaux-bus qui sillonnent le Chao Praya River en compagnie d’un français prof de sport et d’un espagnol qui enseigne aussi dans une fac à Lille, que j’ai rencontrés à l’aéroport. Bangkok vue de l’eau : des maisons sur pilotis en bois et béton sale, des pontons un peu partout, des toits multicolores des temples et grands palais éparpillés le long du fleuve, quelques gros immeubles gris, et au loin des grandes tours modernes. Sur l’eau les péniches, le bac qui fait ses aller-retours entre les rives en dépit des grands ponts que n’empruntent que les voitures, des ferries et plein de long-tails boats, longs, effilés et multicolores pétaradant avec le moteur deux temps.

L’eau est partout à Bangkok, des canaux multiples sillonnent la ville et le grand fleuve constitue l’axe principal de transport. On sent que cette eau est capable de façonner une civilisation. Que serait devenue la France si Louis XIV avait construit son palais de Versailles sur des canaux hollandais ou les rives du Mékong ? Il me semble parfois que tellement de nos caractères nationaux s’expliquent simplement par la géographie de notre pays. Nous sommes un pays de terre, l’eau n’est-elle pas pour nous le véritable ailleurs ? Alors ici c’est la porte ouverte au rêve où les clichés sur les ports d’Asie se mélangent allègrement aux pirates des Caraïbes pour constituer un civilisation aux temples flottants et sans toit (quelqu’un a-t-il songé à en construire quelque part ? ), naturellement portée à la compréhension du vide bouddhiste par la vie entre ciel et mer …
Mais ce qui est curieux ici, c’est que la ville semble plutôt tourner le dos à cette eau omniprésente : il n’y a aucun chemin le long du fleuve, aucun passage ; les boutiques et les marchés tournent le dos aux canaux, qui se retrouvent parfois complètement murés, cachés. Chez nous les bords de l’eau incarnent le repos et la sérénité ; ici, l’eau du fleuve évoque-t-elle plutôt la chaleur du soleil qui cogne sans merci, l’humidité qui attaque le béton, l’égout malsain et infecté qui évacue les déchets, dont on cherche à s’éloigner ?

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7. Thailande - Bangkok - Chinatown

Le bateau nous dépose près de la porte de Chinatown et d’un hôtel avec vue sur le fleuve où j’avais dormi jadis. C’est un quartier paisible de mécaniciens et d’entrepôts proposants des vieux moteurs et autres pièces de rechange automobiles, tellement sales qu’on se demande qui pourrait bien les utiliser. Mais les mécanos ne semblent s’en inquiéter, ils font leur sieste allongés à coté de tâches d’huile de vidange, bavardent, nous regardent passer … Nous rentrons nous asseoir dans un grand temple, havre de paix et de fraicheur où tous les trois simultanément manquons nous endormir, bercés par les incantations des moines en orange. Puis c’est les grands boulevards type Charoeng Krung et ses grandes enseignes aux caractères chinois, ses petites toitures rouges. Beaucoup de rouge en général dans Chinatown… Enfin les ruelles étroites et bondées de quincailleries, fournitures scolaires, bijoux en plastiques, décorations kitsch, des ruelles d’échoppes aux soupes de nouilles avec des boulettes blanches ou raviolis chinois, des marchands d’épices, de viande, de poissons séchés, de calamars séchés, de fruits séchés (les chinois sèchent tout, du kiwi à la fraise). Puis Parhurat le quartier indien avec la rue des marchands de tissus et les échoppes le long du canal (mais lui tournant le dos).

Parfois on se perd dans tout cela, on revient au point de départ, souvent cet air de déjà vu huit ans avant, des anciens repères qui reviennent. Se sentir chez soi au bout du monde…

On traverse encore au hasard la vieille ville non chinoise, encore des immeubles gris béton humide, avec de ci de là des vieilles maisons coloniales masquées par les ajouts en bois, les plantes, la peinture et le crépit qui tombent. Mais déjà, en rédigeant ce récit, les images se mélangent dans ma tête. Il y a aussi des bâtiments refaits, des bâtiments modernes (plutôt commerciaux en général), les toits colorés des grands temples, des beaux parcs, et même une piste cyclable. Contrairement à l’impression que j’ai du donner, Bangkok est vraiment une ville propre.

Nous sommes enfin de retour sur Khaosan Road, la rue des voyageurs la plus connue au monde, des milliers (millions ?) d’entre eux sont passés par là. On y trouve des dizaines d’hôtels et guest-houses bon marché, des boutiques de souvenirs adaptés aux goûts des voyageurs, entre Rolling Stones, Che Guevara Mickael Jackson (déjà un t-shirt avec ses dates de vie et de mort !), des contrefaçons de grandes marques, des sarongs et paréos psychédéliques, des vêtements asiatiques en style babacool fabriqués en Inde ou en Indonésie, un vaste choix de pipes à hash et chiloms, des lunettes de soleil. Les trottoirs sont occupés par d’autres étalages de marchandises, des tatoueurs au henné, des tresseurs de rastas, et aussi des gars fabriquant des fausses cartes des étudiants, des fausses cartes de sécu américaines (avec une fausse date de naissance permettant de boire de l’alcool avant 21 ans), des faux permis de conduire australiens et, le plus utile, des fausses cartes de journaliste qui durent 8 ans et marchent très bien en France… Et encore des étalages de nourriture, des charrettes de nouilles sautées et de soupes chinoises, des jus de fruits jusqu’aux fallafels et schniztels pour les nombreux israéliens en mal de pays qui en ont marre des dérivés de riz à tous les repas. Des enseignes multicolores accrochées de partout font la pub de bars, boites de nuits, centres commerciaux, boutiques de massages, et les bars cherchent à attirer leurs clients en diffusant de la musique pop à tout volume et en proposant bières et cocktails pas chers. Les rues sont remplies de backpackers et occidentaux en tout genre, de vendeurs ambulants et de rabatteurs de toutes sortes qui proposent de vous aider à trouver ce que vous chercher.

Pendant que mes compagnons de voyage prennent une bière d’une terrasse entre le pub anglais et le repère de surfeurs australiens, je passe lire mes mails dans un internet café ouvert 24h sur 24 (« you never sleep ? ») avant de rentrer à l’hôtel pour une douche méritée. Nous avons marché 6h…

Le soir je suis trop fatigué pour ressortir avec les autres observer les voyageurs de Khaosan. Je m’arrête en route dans un salon de massage thaï, sorte de rebaptême du pays… La fille a l’air de savoir ce qu’elle fait, je vois bien la construction de son enchaînement (il y a 8 ans, j’avais suivi un cours), mais il y va carrément avec les genoux sur mes cuisses et mollets. C’est douloureux presque tout le long, sauf à un moment où je m’endors. A la fin tout est en place (c’est le miracle répété du massage thaï) sauf mon mollet gauche qui ne fera boiter jusqu’au lendemain. De toute manière il est tard, je préfère rentrer directement à ma guest-house et dîner d’une madeleine, dernier souvenir de France ramené dans mon sac.

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14. - Bangkok - Cartons

Hier encore j’étais à Paris, me voilà en Asie soudainement, et cette téléportation a quelque chose de miraculeux. C’était donc si simple et si rapide…

Il ne fait même pas trop chaud, j’éteins mon ventilo, le rallume après plusieurs piqûres pénibles d’un moustique rentré par les moustiquaires des fenêtres que j’avais oublié de vérifier. Je m’endors enfin en pensant à vous, si loin… A 1h30 je suis réveillé par le retour de mon compagnon de chambre, mais je me sens éveillé, comme si la journée allait commencer maintenant. Patience.

Demain je reprends la route. Je n’aurai presque rien vu de Bangkok, la Bangkok moderne des gratte-ciels et des centres commerciaux, la Bangkok des bouchons interminables, celle des bars, et boites de nuits, celles des bars à hôtesses et des bordels de Patpong, celle des grands temples et palais… On voit toujours si peu… Pourtant, j’ai fait le tour de ce que je voulais, il est temps de repartir. Pour le reste, on verra à la fin du voyage. Je vous raconterai…

F.

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