Antonin Artaud, Le Moine (de Lewis)

Je veux dire que, réellement et matériellement, tout cela tient d’une sorte de sorcellerie verbale, et je ne me souviens dans aucune lecture avoir vu arriver sur moi des images, s’ouvrir en moi des images avec ces sortes de plongées dans tous les dessous intellectuels de l’être, des images qui, dans leur aspect d’images, traînent après elles un véritable courant de vie prometteur comme dans les rêves, de nouvelles existences et d’actions à l’infini.

Que, donc, tous ceux dont l’esprit de nouveau reflue vers les données fermées et purement organiques des sens comme vers leurs excréments, se nourrissent de ce résidu habituel et de cet excrément de l’esprit qu’on appelle la réalité, je continuerai à tenir pour une oeuvre essentielle le Moine, qui bouscule cette réalité à pleins bras, qui traîne devant moi des sorciers, des apparitions et des larves, avec le naturel le plus parfait, et qui fait enfin du surnaturel une réalité comme les autres. Je ne sais pas si l’état d’esprit comme celui que j’évoque est intellectualiste, spiritualiste ou mystique ou ce qu’on voudra. Je sais que je crois en la VIE ETERNELLE, et que j’y crois dans son sens entier. Je regrette de vivre dans un monde où les sorciers et les devins se cachent, et où il y a d’ailleurs si peu de vrais devins. Un livre comme le Moine (roman) me donne beaucoup plus la sensation de la vie profonde que tous les sondages psychologiques, philosophiques (ou psychanalytiques) de l’inconscient, et je trouve étonnant, quant à moi, que les cartomanciens, tireurs de tarots, jeteurs de sorts, derviches, sorciers, nécromanciens et autres REINCARNES, soient devenus depuis si longtemps de purs personnages de fables ou de romans, et qu’un des côtés les plus superficiels de l’esprit moderne veuille que le naïf soit celui qui s’adonne aux charlatans. Je m’adonne aux charlatans, rebouteux, mages, sorciers et chiromanciens, parce que toutes ces choses sont, et que, pour moi, il n’y a pas de limites, ni de forme fixée aux apparences ; et quelque jour, Dieu - ou MON ESPRIT,- reconnaîtra les siens.

Antonin Artaud (préface, p.12-13)


Toutes ces idées tourbillonnaient dans sa tête. Il éprouva tout à coup le besoin d’être dehors, au milieu de la place bleue, à l’air limpide, et que le silence seul remplissait ; mais un sentiment mystérieux le retint. Il eut l’impression qu’il ne s’appartenait plus entièrement, qu’une présence obscure l’envoûtait. D’ailleurs, l’aspect de la cathédrale avait changé. L’obscurité gothique des nefs s’était soudain peuplée de rumeurs, de lumières. Une multitude de lampes d’argent suspendues aux voûtes mêlaient leur éclat aux rayons de la lune naissante. L’orgue emplissait l’église de mélodie. Au bout de la nef l’autel rutilait, comme paré pour une grande fête. Il voyait devant lui les mouvements d’une foule étrange, pleine de sourires et de chuchotements. Sa mère, morte , tenait par la main Antonia et la lui présentait avec une expression de reproche amer.

- Voilà, lui disait-elle, voilà l’ombre de ta malheureuse fiancée.

Antonia le regardait en rougissant ; elle était à genoux devant lui et le contemplait avec un visage rempli d’une indicible joie.

- A partir de maintenant, lui disait-elle, tu es mien, et je suis tienne, et même la mort ne nous a pas séparés…

Et leurs lèvres, pour la première fois, étaient sur le point de se rejoindre lorsqu’une forme brutale fendit l’air, les arrachant impitoyablement l’un à l’autre, tandis qu’une voix gigantesque clamait, clouant d’effroi Lorenzo :

Orgueil, Luxure, Inhumanité.

Une nausée le souleva. Il se sentit heurté par un souffle brusque. Dans un ciel d’orage, les rayons d’un soleil glaciaire frappaient par en dessous Antonia qui s’envolait. Une joie étrange s’empara de lui, étroitement liée à l’envol de la forme lumineuse. Et plus Antonia montait, plus il sentait croître son inexplicable ravissement. Tout était fini ; mais qu’importait, en somme, puisque tout était sur le point de recommencer. C’était le début d’un nouveau monde et d’une nouvelle vie. A ses pieds, la terre roulait comme un astre désenparé.

Il en était là de son extase lorsqu’un nuage noir lui masqua brusquement la jeune fille. Il se retrouva couché sur les pavés de l’église ; et sous les voûtes, la musique ravissante de l’orgue continuait à s’élever. Ses yeux battirent, c’était toujours la même église.

« Ai-je rêvé ? se dit-il. Pourtant ces formes… cette réalité, ces gens, ces chuchotements, ces lumières… les rêves ne sont pas aussi nets. »

Quelle heure pouvait-il bien être ? Il se disposait à quitter l’église lorsqu’une ombre projetée sur les murs par la lueur d’une forêt de cierges attira subitement son attention.

Lorenzo voulut s’élancer. Il eut cette affreuse impression d’un rêve où ses jambes eussent été mangées, et un homme qu’il ne connaissait pas enveloppait devant lui Antonia de caresses obscènes. Elle les lui rendait avec transport. Et Lorenzo se surprit à dire dans l’église subitement silencieuse (et sa voix lui donna l’impression d’une autre voix qui lui eût chuchoté à l’oreillle) :

- Est-il possible que ce soit vrai ?

- Mais, tu sais bien que ce n’est pas vrai ! lui répondait Antonia en lacérant de ses dents une magnifique paire d’ailes noires appartenant le diable sait à quoi !

Lourenzo eut sur ses jambes l’impression d’une source fraîche. Il sentit qu’il pouvait marcher, et comme, avec une ardeur accrue, il se rejetait sur Antonia, la même forme noire bondit en sifflant. Alors il eut l’impression que la terre basculait sur son axe. Avec un épouvantable craquement, la foudre s’abattit sur l’abside. Et il vit autour de lui les voûtes s’en aller en morceaux. De toutes parts, les moines, pris de panique, fuyaient. La cathédrale avait disparu. Il était au centre d’une sorte d’ouverture lumineuse semblable à l’embouchure d’une caverne où auraient pendu des stalactites de membres humains.

La gloire où Antonia était reçue se composait de rayons si éblouissants que Lorenzo ne put en supporter l’éclat ; sa vue s’obscurcit et il tomba comme foudroyé par terre.

Quand il s’éveilla, il se trouva effectivement étendu sur le pavé de l’église. Elle était toute illuminée, et, à distance, les chants des moines s’entendaient. Lorenzo fut quelque temps à se persuader que ce qu’il venait de voir n’était qu’un rêve, tant l’impression en avait été forte sur son esprit. Un peu de réflexion le convainquit de son erreur. Les lampes avaient été allumées pendant son sommeil et la musique qu’il avait entendue était celle des moines qui célébraient les vêpres dans la chapelle de l’abbaye.

(p.37-40)


Comme elles arrivaient devant chez elles, une foule gesticulante et pressée les empêcha d’atteindre leur porte. Elles gagnèrent le trottoir opposé et se haussèrent sur la pointe des pieds pour essayer de discerner l’obstacle qui les empêchait ainsi d’avancer.

Une femme d’une taille gigantesque, et si grande qu’on l’eût dit montée sur des échasses, tournait comme un derviche au milieu d’un cercle de gens éberlués. Son teint avait la couleur du bronze noir, ses regards étaient amers et perçants. Entre chacune de ses séries de tours, elle s’arrêtait et traçait sur la terre des signes compliqués au moyen d’une longue baguette de bois noir.

Quant à son costume, il était proprement incompréhensible. Il tenait de l’homme et du prêtre. Des étoffes multicolores le composaient, arrangées avec un goût étrange, mais certain. On n’aurait pas su lui donner d’âge, et son visage dégageait une impression de beauté indéchiffrable s’apparentant, à travers les siècles, à des types maintenant oubliés.

Tout à coup, elle s’arrêta de tourner et chanta la ballade suivante :

LA BALLADE DU VRAI CHARLATAN

C’est moi qui suis le vrai charlatan,
Le vrai charlatan à la fois homme et femme.
N’ayez pas peur, ouvrez-moi vos mains,
Je vous ferai dans mon miroir de flammes
Pêcher les traits de vos futurs amants.

Comme le poisson plonge dans l’eau,
Comme l’oiseau monte à l’assaut
Des cimes hautes de l’espace,

A travers le cours de mes existences
Le Temps m’a livré le mot de passe
Qui sépare en deux le Présent.

Mon esprit qui tourne en tout sens
Voit l’infini sur ses deux faces,
Je lis le destin comme dans une glace,
Une beauté ridée suit les ans à la trace.
Ainsi, il m’est donné de retrouver la trace

De l’Avenir que je pourchasse
Dans les arcanes du Présent.

Sous la garde des sortilèges
Dont l’escorte ne me quitte pas,
Je m’aventure jusqu’au siège
Plein de menaces du Sabbat.

Je fais plus ; j’entre dans le cercle
D’où le Magicien hors de lui
Dirige son épée de neige
Sur la tempête des Esprits ;
Et le serpents qui le protègent,
Réveillés, se jettent sur lui.

Je sais replâtrer les virginités,
Faire cocu l’époux infidèle,
Suer d’amour le coeur rebelle
Par mes charmes désarçonné.

Toutes et tous, venez à moi,
Quand je dévoile ce que je vois
Dans le Miroir de la Fortune.
Et tous et toutes, quand les années
Sur vos têtes auront passé,
Vérifierez la vérité
Des prédictions à bon marché
Que le charlatan homme et femme

A devant vous dilapidées.

Ayant touné et chanté, elle s’interrompit pour reprendre haleine.

- Est-ce une folle ? dit Antonia à voix basse, en la regardant non sans une certaine appréhension.

- Non, pas une folle, mais une maudite, lui répondit avec vivacité sa tante. Une réprouvée vouée aux flammes et dont chaque parole et chaque souffle est un péché.

La bohémienne l’entendit et poussa un droit vers elles. Elle les salua toutes deux trois fois à la manière orientale. Puis, s’adressant à Antonia, elle la pria de lui montrer sa main.

(p.46-48)


Il ne revint que trois jours après. Pour donner le chage, je m’étais couché et avais renvoyé mes domestiques, mais aux approches de minuit je me rhabillai et attendis avec impatience le retour du Grand Mogol. Il apparut comme minuit sonnait. Je crus d’abord que c’était la NONNE, mais mon propre calme me rassura. Il s’approcha et me salua sans parler. Il portait dans la main un coffret de bois noir qu’il déposa près du poêle. Puis, s’orientant, il fit quelques pas jusque vers le milieu de la chambre. Ses gestes étaient rapides et précis ; il écarta un guéridon qui le gênait, puis rejetant dans un coin le tapis qui recouvrait le plancher, il s’agenouilla sur le sol et tournant lentement sur lui-même, il traça une sorte de cercle invisible dont il recouvrit les bords d’une multitude de croix. Puis, se relevant, il alla chercher le coffret qu’il avait laissé sur le poêle, l’ouvrit et en tira un crucifix, une bible, et enfin une ampoule pleine d’un liquide opaque et gluant.

Il plaça à terre, au milieu du cercle, un crâne minuscule et disposa autour un certain nombre d’ossements humains. Alors, trempant le crucifix dans l’ampoule, il aspergea le plancher de la liqueur qu’elle contenait, puis, se jetant de nouveau à terre et s’animant à mesure, il se mit à tourner une seconde fois sur lui-même, et le christ laissait sur les bords du cercle fictif une épaisse traînée de sang.

Il y eut bientôt sur le plancher un immense cercle rouge admirablement tracé ; les bords en étaient coupés de cases inégales, et dans chacune brillait une croix d’ossements. Quand il eut fini, il se mit debout et me pria de venir le rejoindre. Pénétré d’une sorte de terreur sacrée, je lui obéis sans mot dire. L’ombre, autour de nous, semblait pleine de mouvements. Je crus comprendre qu’il me priait de me taire, et il me recommanda en outre de ne plus chercher à sortir du cercle à partir du moment où il commencerait ses incantations, et ce, me dit-il,

SOUS PEINE DE MORT.

Et que je ne m’avise pas non plus de le regarder au visage, car, alors, il ne pourrait rien pour moi. Ayant dit, il ouvrit sa bible et s’absorba dans sa lecture au point que j’eus le sentiment qu’il se retirait de là, et pourtant, je le sentais toujours contre moi, mais d’une présence de cadavre.

Transi de froid, muet, le coeur suspendu, la respiration prise, je n’osais bouger ; tout cela était bizarre et affreux.

Enfin, une heure sonna. J’entendis le pas habituel de la NONNE, mais il y avait quelque chose d’anodin et de familier qui me rassura presque et me donna envie d’avoir pitié de mon spectre. Il pénétra sans la chambre, et s’approcha du cercle, qui semblait exercer sur lui une résistance inaccoutumée. Je le regardai ; il était là, les mains écartées, la bouche ouverte, comme médusé d’étonnement. L’exorciseur le fixait d’un air à la fois malin et courroucé ; ils semblaient deux guerriers en train de se mesurer et de se narguer du haut de leur forteresse surnaturelle. Mais, dressant le crucifix derrière lui avec un mouvement d’une souveraine autorité :

- Béatrice ! Béatrice ! que nous veux-tu ? Je te l’ordonne, parle. Quelle cause trouble ton sommeil ? Pourquoi persécuter ce malheureux jeune homme ? clama-t-il d’une voix solennelle et sur un ton aigu et transperçant.

Elle émit un long soupir, mais ne fit aucune réponse.

- Béatrice ! Béatrice ! reprit-il sur un ton d’une acuité insoutenable et dont la force semblait le faire sortir de lui. Et il n’eût pas plus tôt jeté son hurlement qu’il laissa tomber le crucifix et, rejetant la bible en arrière, il arracha le bandeau qui lui cernait le front. Immédiatement, j’eus l’impression de tomber, et je vis le spectre devant moi devenir lamentable et croiser les mains en signe de supplication. Je me sentais aspiré de toute part par un vertige qui m’enjoignait de fermer les yeux ; je voulus me raccrocher à mon guide, et, soit curiosité absurde, soit réflexe, je jetai un instant les yeux sur lui.

Alors ce fut atroce, et je compris l’expression pitoyable et tremblante du fantôme. Un feu malicieux et féroce bondit sur moi comme si toute la méchanceté des abîmes célestes avait pris pour me frapper la pénétration même de la lumière. Mon esprit, mon âme, mes facultés, tout ce qui me donnait la sensation d’être là, de tremper dans quelque chose, de me suspendre, d’aller, de venir, de résister, tout était coupé en forme de croix ; c’était un écartèlement ardent et qui m’inspirait comme une folie de me dissoudre, sans que l’éternité elle-même fut assez longue pour me permettre d’y parvenir ; - et cette éternité dura l’espace d’un clignement de paupières, et quand je rouvris les yeux, le sorcier me soutenait la tête de son poing fermé et la NONNE s’apprêtait à quitter la pièce.

Le sorcier avait repris son crucifix. Le jour se levait. Un coq, au loin, chanta. Le fantôme fixa le ciel d’un regard plein d’une sombre désolation et, dans la chambre close, ces paroles m’arrivèrent avec le vent frais du matin.

(p.168-171)

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