4h du mat dans un kebab de la rue Saint-Denis


dimanche 18 janvier 2004, par Francesco Colonna Romano

Hola tous,

tiens, il est samedi soir sur la terre, oui c’est ça, depuis dix jours les photos n’ont toujours pas été recollées sur les murs de ma chambre, mais j’ai racheté trois boîtes de fromage blanc et de céréales, pour ma conso hebdomadaire. Tout va bien et il fait beau sur Paris, j’espère que dans vos vies c’est pareil, malgré les difficultés que certains traversent, car "Les difficultés, c’est le terme général qui désigne ce en quoi Dieu existe. L’essentiel c’est de ne pas se laisser coincer."

Il se passe pourtant toujours des choses quand on cherche. Il y a d’abord eu l’exposé d’économie que j’aurais dû préparer plutôt que d’écrire mon dernier mail-co. Je suis resté cloîtré chez moi plus de 3 jours, avec une productivité en chute libre (vous savez quand vous chargez une page web et que vous voyez le compteur de vitesse baisser, baisser, jusqu’à "stalled", le point mort ?), de l’ordre de 40 pages lues en un jour. Par miracle, le dimanche soir à 22h, d’un coup j’arrive à me concentrer, super-efficace jusqu’à 2h, réveil tôt le lendemain matin, retravail, et je finis de comprendre le dernier article une heure avant l’exposé, à peine le temps de relire une fois les notes, ça passe. Le truc intéressant, c’est que par contraste, j’ai commencé jeudi au réveil à bosser sur les images de ma page web, à 16h seulement je fais un break pour le petit déj’ et parce que je dois sortir, sinon j’aurais continué sans m’arrêter. Comme quoi, quand on est motivé, le boulot passe beaucoup mieux.

J’ai aussi demandé à S. de m’apprendre à dessiner des mains. Essayez d’observer par exemple votre main, la paume. Voyez-vous des lignes ? D’autres que celles tracées sur votre peau, qui éventuellement ne sont pas très significatives (selon la position de la main, parfois elles sont creusées, parfois non) ? Moi je ne voyais rien, j’ai beau essayer. Et pourtant, si vous demandez à quelqu’un qui sait dessiner, il vous fera remarquer que vous avez deux muscles visibles, un sous le pouce et un sur la tranche de la main, et un tendon en face du majeur, au niveau du poignet. Suivant la position de la main, ces lignes ressortent plus ou moins, et doivent être plus ou moins marquées sur votre dessin. Si vous écartez vos doigts, remarquez que la peau entr’eux se tend, ça fait des mains légèrement palmées. Remarquer aussi que les doigts qui paraissent droits quand vous essayez de les dessiner, sont en fait un peu élargis aux niveau des articulations, et se rétrécissent en s’approchant du bout. Tout ceci est évident quand on le dit, quand on l’a remarqué, et ceux qui savent dessiner ont intégré la connaissance de ces détails à leurs gestes, si bien que ça ne passe même plus par la conscience. Pourtant, quand j’essaie, ou quand j’essaie de sculpter un visage, je me rends compte que je n’arrive pas à observer, je vois un tout, mais n’arrive pas à comprendre comment il combine ses parties. Nouveau défi ? Ça me fascine à quel point il y a des finesses dans chaque chose, que notre oeil n’est pas habitué à remarquer. Jusqu’à quel point peut-on pousser notre sensibilité ?


Hier soir, j’ai été au théâtre avec N., une farce intitulée Mein Kampf, où les acteurs s’amusent à montrer le jeune Hitler bourré et à poil, ridiculisé par les tenanciers d’une auberge juive pour pauvres. C’est d’assez mauvais goût, on s’en va à l’entracte, et on se retrouve à manger une salade dans un bar à côté du Rex. A priori c’est un peu branché, mais il y a une lumière glauque de Néon, un mur peint en rouge vif, et des sandwich blafards qui attendent leur fin en vitrine. Le serveur refuse à Nadège un bout de pain pour sa salade, en expliquant qu’ils achètent du pain dans l’après-midi, mais qu’ils le jettent le soir parce qu’il est dur, et qu’on ne peut pas l’offrir aux clients ("il est tellement dur, que si je te le balançais sur la tête tu serais assommée"). L’explication est très douteuse, et l’humour est curieux. On discute des endroits glauques, et du charme que ça peut avoir, et Nadège dit qu’elle avait connu un vendeur de kebabs sur la rue Saint-Denis. C’est parti.

Il est environ une heure du matin, dans le haut de la rue presque déserte les prostituées attendent d’improbables clients, et malgré leur carrure imposante, la présence de Nadège à côté de moi suffit à les laisser à leur place. Il y a plein de flics qui patrouillent le quartier, du coup tout est tranquille, on arrive à notre kebab. Il est bien rénové, le mur est vert petit-pois, il y a par terre un gros carrelage gris, un bout de mur est fait en petites briques en terre cuite, et au plafond il y a des moulures roses et blanches de style baroque, avec un plafond qui descend plus bas sur les côtés. Sur les murs, il y a deux grandes photos, une de Florence, l’autre de Venise, et aussi des grandes photos de pizzas aux nom italiens estropiés, photographiées crues (c’est plus appétissant comme ça ?). On recommande particulièrement la "pizza-kebab", recouverte à moitié de frites géantes, et à moitié de kebab, comme l’indique le nom, ça doit être l’idéal pour les petits creux en fin de soirée. Les serveurs-pizzaiolos comptent deux maghrébins et deux asiatiques, tous avec un air vraiment gentil. Ça doit faire quoi de travailler toutes les nuits dans un endroit comme ça ?

Le menu annonce "les meilleures pizzas de Paris", les néons donnent à la pièce une lumière d’hôpital, c’est notre endroit. On s’assied, commande un pain et une "petite barquette de frites", qui correspond en fait à une pelletée de frites géantes versées directement sur le plateau, le remplissant à demi. Vers 1h, c’est pas encore la grande affluence, il y a quelques gars bourrés qui repartent vite, des gens en fin de soirée, les yeux rouges, des couples classiques, tous les flics qui font une pause pendant leur ronde (on en verra une vingtaine en tout). A partir de deux heures, toutes les tables sont remplies, et il y a la queue au comptoir, celui-ci doit être le dernier endroit ouvert, les gens viennent pour manger, et dévorent leur pizza accompagnée d’un sandwich, ça fait mieux.

A la table d’à côté, il y a un argentin d’origine indigène, qui explique son exil et le sort de sa communauté, les pays qu’il a parcourus, etc. Il peste contre le christianisme, parle de cactus andins (les gars bourrés devraient plutôt essayer ça !) et repart en mobylette avec sa copine asiatique. A côté de nous s’assoient trois algériens qui ressortaient d’un cabaret, deux sont en couple mais l’avoueront timidement, l’un nie d’abord, il parlent de leur éventuelle fête de mariage, des pâtisseries, de leur pays. Le troisième gars, seul, à l’air malheureux, il n’aime pas Paris. Mais les autres rigolent. En partant, un malgache à l’air vraiment gentil, noir et le visage lisse d’enfant, interpelle Nadège, lui explique qu’elle a toujours rêvé de faire du bien à partir du mal, que dans la vie chacun est armé d’une épée et qu’il faut refuser d’assassiner ses copains parce que c’est des copains, et plein d’autres trucs spirituels dans le genre. Quand il apprend qu’elle fait médecine, il explique que pour aider le monde, il faut faire médecin légiste, pour partir à la recherche des bouts de cadavre dispersé, tout comme les égyptologues qui eux aussi sont très importants... C’est bizarre, ce gars vraiment gentil n’avait pas l’air bourré. Il est 4h du mat, et insiste pour partager son assiette géante de frites-kebab. Une autre fois peut-être. Derrière lui, il y a un autre type gentil, la soixantaine, avec une jolie barbe qui lui encadre le visage, décidément tout le monde a l’air gentil. Le malgache lui dit qu’on aime bien sa barbe, il explique que la barbe à la Ben Laden c’est plus avantageux parce que ça permet de couvrir certaines parties quand vous êtes à poil, et enchaîne sur des obscénités que je ne répéterai pas. Bon, temps de rentrer, vraiment. On marche un peu, il y a une voiture arrêtée à un feu, avec un type au volant, seul, la musique à fond, il danse en tapant dans ses mains. Il nous aperçoit en démarrant, fait coucou, et part en trombe. Il est 4h30, dans 5h30 j’ai mon cours de théâtre...


Bon, voilà, j’espère que ma description rend un peu l’enthousiasme, c’était passionnant, et avec l’habitude je suis sûr qu’il y a moyen de faciliter le contact avec les gens. A partir de là, il y a un nouveau champ d’exploration : envoyez-moi les adresses de tous les endroits glauques que vous connaissez, et si vous avez le temps on peut aussi les visiter ensemble. Je mettrai les bonnes adresses sur ma page web, et un jour il y aura peut-être un guide du "Paris glauque".

Il faut dire que l’avantage du glauque et du sordide, c’est que c’est beaucoup plus facile à trouver que le fin et le bon goût, il y en a partout. Si le centre des villes a une taille fixée pour toutes, c’est en général les banlieues qui grandissent, et les banlieues sont facilement glauques. Le futur, la croissance des villes et de la population, c’est donc le glauque. Si on apprend à l’apprécier, on est bien lotis pour l’avenir...

A propos de glauque, j’ai aussi été mardi dernier à la préfecture de Nanterre pour interviewer une coordinatrice de ZEP pour la revue politique de l’ENS. Il faisait gris, et il pleuvait. Partout des grands immeubles carrés en escalier, des vitres carrées réfléchissantes, des galeries en béton, des grandes lignes architecturales partant dans tous les sens. Avec le soleil, au printemps, cet endroit sera splendide. Certains lui reprocheront de manquer d’humanité, mais pourquoi ? La plupart des gens en région parisienne passent toute leur journée de boulot, la moitié de leur temps éveillé dans un endroit comme celui-ci. Et ce n’est pas humain ? Ça me rappelle une vision en fac de Nanterre il y a deux ans, du temps où j’y avais cours. Il faisait beau, je marchais vite, et soudain je m’arrête : le grand pré vert intense jonché de quelques ordures balancées par le vent, de l’autre côté des grosses tours grises. Des jeunes discutent, assis sur l’herbe, en rond. D’autre traversent en marchant, au milieu des papiers, je suis resté vingt minutes, debout, à les regarder en souriant. Un jour il n’y aura plus rien ici, peu importe que ça soit dans 10 ou 10000, il n’y aura que ces ruines et la pelouse poussera au milieu des décombres, et ce sera toujours aussi beau. Nous construisons de sacrement belles ruines, au moins, et dans ces ruines les gens vivent et se promènent, et ceci suffit à donner un sens à la vie humaine. Il faut avoir confiance en l’homme, car au fond, quoi qu’il fasse, il y aura toujours de la beauté dedans...


Tiens, il est 3h passées. Pour finir je vous envoie deux recettes inédites qui ne figureront pas sur mon site. Elles ont été mises en pratiques aussitôt conçues, car sinon elle auraient risqué de ne jamais l’être. C’était avec D., on fait un chocolat chaud (à l’eau), elle met de la vodka dans le sien, on se dit qu’il faudrait essayer avec du vin, et du coup j’essaie avec la sangria de chez Ed que j’utilise pour cuisiner. C’est curieux, quand on mélange les deux il y a une réaction qui dégage plein de bulles (genre comprimé effervescent), et l’odeur est nauséabonde, mais le goût n’est pas trop infect, ça se boit. Le même soir, on essaie aussi la vodka-céréales croustillantes, qui ne le sont plus lorsqu’on les laisse quelques minutes s’imprégner. Cette fois c’est tout à fait correct, même si ça arrache un peu, mais c’est pas la faute aux céréales. C’est à retenter.

Voilà voilà. J’espère que ça vous mettra en appétit quand vous lirez tout ça. Entretemps je vous souhaite une bonne nuit et de beaux rêves.

F.

PS : n’oubliez pas de m’envoyez les adresses glauques auxquelles vous pensez. Sérieusement. Et dites-moi aussi si vous êtes motivés par un tel genre d’exploration.

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