Jeudi soir
finalement un moment pour écrire, c’est dur de trouver toutes les bonnes conditions réunies, le soir, pas trop de fatigue, l’esprit libre, etc. Dans le dernier mois et demi, entre la famille en visite, le boulot, les voyages, j’ai pas eu un moment à moi, mais bon, on peut toujours rattraper. Entretemps, merci bien à ceux qui ont donné des nouvelles, à ceux à qui je n’ai toujours pas réussi à répondre, à tous les autres.
J’aimerais écrire cette fois un mail qui fasse moins récit, trop de choses sinon, plutôt traduire le désordre des impressions. Commençons.
Il y a eu la venue de mon frère, le voyage avec lui, il part tout seul au Nicaragua, puis à son retour un collègue nous propose de visiter avec lui une fabrique de cigares (mon frère est fan) dans le sud du pays. Odeur d’ammoniaque du tabac qui fermente dans les salles remplies d’ouvriers qui le trient, le roulent, le mesurent. Dedans les rangées de chaises en bois et les petites tables, dehors le parking rempli des vélos des travailleurs. On va prendre un café dans une sorte de bar aux murs en plâtre et sol en terre battue avec plein de petites alcoves avec bancs de crépit intégrés où des petits groupes dégustent café grillé maison, camomille ou des petits pains sucrés, il n’y a rien d’autre. Tous les membres du petit groupe ont un cigare à la bouche.
C’est vrai qu’avec un salaire de prof la plupart ont ici un niveau de vie qui n’a rien à voir avec celui qu’ils auraient en France, mais j’espère avoir réussi à montrer à mon frère qu’il y a autre chose quand même dans ces pays.
Sur la route, des flics arrêtent notre voiture, serrent la main à chacun d’entre nous, bizarre. Ils font un contrôle routinier des papiers avant de nous vendre un billet pour la loterie qu’ils organisent. Voilà pourquoi ils arrêtaient tous les passants. Le prix à gagner : un flingue !!
Parti mon frère, c’est l’arrivée de ma mère avec une amie deux jours après. Sur la place centrale, il y a un prédicateur entouré d’un groupe de curieux : "Ceux qui croient que Dieux est le chef de l’univers tapent dans leurs mains". La plupart applaudissent. Un peu plus tard : "Ceux qui croient qu’il faut respecter la femme mariée lèvent la main." Trois seulement sur la trentaine d’hommes la lèvent… Au fait, l’amie de ma mère me demande comment ça se fait qu’il n’y a quasiment que des hommes assis en train de discuter sur la place centrale. C’est simple, les femmes doivent être en train de travailler ou de s’occuper des enfants.
On part à la fin de la semaine pour les vacances de février au Guate. Je dois dire qu’à part la scène où elle m’embrasse sur le parc central en criant "Es mi hijo" (c’est mon fils) aux passants qui nous regardent bizarrement, ma mère et son amie s’en sont vraiment bien sorties car le programme n’a pas été de tout repos, et le pays a de quoi déboussoler à l’arrivée.
Pour diverses raisons, on se retrouve à faire beaucoup de route, une cinquantaine d’heures en neuf jours, à soixante à l’heure de moyenne, ça doit quand même faire dans les 3000km. Du coup, on voit la transition des hauts plateaux arides des environs de Tegus, parfois couverts de maisonnettes anarchiques, au grand lac de Jocoa, jusqu’à San Pedro Sula, grande ville industrielle de la côte nord rigoureusement découpée en échiquier, que l’on abandonne pour Omoa à la plage parsemée de cocotiers avec ses hotels relax sur la plage ("Si Pam n’est pas là, choisissez une chambre vide, faites comme chez vous. On fera l’enregistrement à mon retour.") Puis on passe la frontière en enchainant bus et fourgons sur une route en terre en voie d’amélioration, on passe un autre grand lac pour se retrouver dans la plaine tropicale du nord du Guate : altitude zéro, juste des petites collines rondes et pentues, très vert, humide, des arbres, de la forêt, la route est bonne, le bus fonce. Puis on remonte vers la capitale, la route traverse des vraies montagnes arides couvertes d’arbustes et de gros cactus, qui font la place quand la frontière approche à des montagnes ultra-verdoyantes et cultivées de la région du site maya de Copan. Nous sommes déjà au Honduras, on redescend vers la côte, San Pedro, les plaines couvertes de plantations géantes de bananiers, de palmiers à huile, de cocotiers. Jusqu’à la ville de Trujillo. Là les routes se séparent, ma mère et son amie continuent vers la Mosquitia dont j’ai parlé dans mon dernier mail, je rentre sur Tegus en retraversant Olancho par une splendide piste entre montagnes vertes, prairies, vaches, villages poussiéreux de western pour retrouver les hauts plateaux arides de notre capitale.
Comme l’a bien noté ma mère, ici la route n’est pas un moment à passer le plus vite possible pour arriver quelquepart, elle devient une fin en soi, un rituel auquel on finit par s’habituer, comme à une drogue. Le paysage qui défile, les sursauts des éternels bus scolaires jaunes qui foncent à soixante à l’heure, dépassent dans les tournants, se remplissent et se vident. Les rencontres avec les autres passagers, les vendeurs ambulants de nourriture encore fumante qui montent à chaque arrêt, les chauffeurs. Celui qui fait la course avec un autre bus parce que le premier qui passe rafle tous les passagers. Celui qui rigole avec ses copains en racontant des obscénités et en ne faisant pas trop attention à la route, celui qui me fait asseoir à côté de lui et me parle en anglais pendant 3h. Il a été travailler aux USA pendant quatre ans comme clandestin (le tarif des passeurs cladestins est de 6500 dollars par personne !) pour revenir ensuite et s’acheter un bus, puis deux et bientôt trois. Il est marié depuis un an mais au bout de cinq mois il a quitté sa femme (avec son gosse) et décidé de divorcer.
La route, toujours la route. Parfois nouvelle, parfois déjà connue et le bonheur des retrouvailles. Combien de route encore à parcourir…
Au passage, on s’arrête des petits moments. Le site de Tikal avec ses gratte-ciels mayas et autres pyramides qui s’élèvent au-dessus de la forêt tropicale. La vieille capitale coloniale d’Antigua avec ses églises meringuées et ses maisons colorées, transformée en oasis à touristes où les boutiques de souvenirs côtoient les grands hotels, les écoles de langues, les restaurants étrangers, jusqu’à une véritable boutique d’artisanat indien d’Inde. Puis les pyramides mayas de Copan, avec stèles et autels finement sculptée à l’effigie du grand roi Lapin XVIII, de Escargot numéro je sais pas combien, etc. La ville coloniale de Santa Rosa de Copan, sorte d’Antigua bon marché sans touristes, où les gens sont d’une gentillesse surprenante même pour les standards d’ici, et encore plus par rapport au Guate, où l’on sent encore une méfiance, sans doute héritée des siècles d’exploitation espagnole et de la récente guerre civile.
Mais il n’y a pas que ça sur la route. Il y a aussi Guatemala Ciudad, dont le centre est désert à huit heures du soir, on n’y trouve qu’un vieux comedor poussiéreux éclairé au néon à faire pâlir tous les kebabs de la rue Saint-Denis. Deux vieilles aux fourneaux huileux, une casserole de purée de haricots qui doit traîner sur le feu depuis … Tout est servi sur des assiettes ovales en plastique vert-petit-pois fabriquées en Chine. Un occidental barbu et bourré affalé sur sa table. Et la vue sur les rues sombres et désertes, les façades des maisons construites de manière à se replier sur elles-mêmes. C’est curieux, mais on prend goût à ce genre d’endroits, ils font vrai, et on s’y sent si vite chez soi. L’avantage, c’est qu’à la triste époque où atols tropicaux et les plages incontaminées agonisent et disparaissent, le glauque s’étend aux portes mêmes des endroits les plus faux et artificiels. Si vous l’aimez, il est partout.
En rentrant à l’hotel, ma mère aurait vu un grand noir massif, ses tresses rastas attachés avec une plume, préparer quelque chose avec une cuillère pour le gars bourré de tout à l’heure qui apparemment loge ici aussi. Ca a l’air de lui avoir fait du bien.
L’hotel, la Pension Mesa n’a probablement pas changé depuis 30 ans, une cour intérieure verdoyante, les chambres sont sombres mais tapissées de fresques et poèmes laissés par les innombrables voyageurs. On entends le bruit d’avions qui aterrissent comme si c’étaient des avions de chasse juste au-dessus de nous.
"O Dieu, Ta Matinée Est Parfaite. Les Gens Sont Vivants Dans Ton Univers. J’Entends Les Petits Enfants Dans L’ascenseur. L’Avion Vole Dans L’Air Bleu Originel. Des Bouches Mangent Des Petits Déjeuners. La Radio Est Pleine D’Electricité. Les Arbres Sont Excellents. Tu Ecoutes Les Voix Des Hommes Sans Foi Qui S’Attardent Sur Le Pont Des Epines. J’Ai Laissé Ton Esprit Dans La Cuisine. Le Gouvernement Est Doux. Les Morts N’Ont Pas A Attendre. Tu Comprends Pourquoi Quelqu’Un Doit Boire Du Sang. O Dieu, Voici Ta Matinée. Il Y A De La Musique Même Dans Une Flute Faite D’Un Tibia Humain. On Pardonnera Au Frigidaire. Je Ne Peux Rien Imaginer Qui Ne Serait Pas A Toi."
Un autre jour, sur le préau d’un restau en bord de mer à Trujillo, il y a dehors une bonne averse tropicale qui dissuade de s’éloigner, nous parlons cinq minutes à un occidental maigre, les cheveux blancs, la redingote usée et sale mais portée avec classe, il a un visage vieux et jeune à la fois, il mange lentement d’un bras tremblant une soupe chinoise en boite. Il est écrivain, américain, poète plus exactement, il vit en voyage depuis sept ans, et s’arrête vivre dans des grosses bourgades cotières, pas spécialement jolies, mais vivantes. Ce n’est pas bien différent de la vie des moines errants en Inde au fond, personne peut-etre ne lira ses poèmes, mais je me dis que c’est chouette que de telles personnes existent, ils réalisent un aspect important de l’humain.
Il y aurait des détails comme ça à raconter par centaines pour ceux qui savent les voir, les enregistrer, les apprécier. Des centaines de milliers de minuscules chefs d’oeuvres de la création qui sortent comme des petites fleurs, s’offrent à nous et se perdent ensuite. Un spectacle d’une telle richesse. Parfois on s’en rend compte, devant son plat de haricots, dans une petite casette en bois le long d’une rue poussiéreuse d’un village de western, à la nuit tombée, après un long voyage, seul, et on remercie longuement pour la chance qu’on a de pouvoir saisir au moins quelques rayons. Merci.
Voilà. J’aurais d’autres choses à raconter, je le ferai prochainement, un de ces jours. Il est tard, et je me prends à rêver depuis quelques temps à des endroits vraiment paumés, des villes au centre de la Mosquitia, la grande forêt tropicale honduro-nicaraguayenne, le village de chercheurs d’or de Nueva Palestina, accessible en week-end depuis Tegus, des villages paumés sur une carte, l’un s’appelle "El Ayote" (La Courge), sachant que la grande ville indiquée à des dizaines de kilomètres de piste ou de rivières est déjà un petit village. Et bien sûr les chemins, routes et canaux qui mènent à ces endroits… On va voir ce qu’on peut faire. On m’a récemment donné le contact d’un ex-prêtre espagnol qui vit par là-bas et aimerait bien qu’on organise des cours de magie et fabrication de marionnettes pour les enfants du coin, on va voir ce qu’il en sort… Si vous savez quelque chose sur les marionnettes, je recevrai volontiers tous vos conseils, je n’y connais encore rien.
Entretemps, toutes mes pensées lointaines et mes voeux de bonheur.
F.